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Histoire


Ibrahima Khalil Fofana
L'Almami Samori Touré. Empereur
Récit historique

Présence Africaine. Paris. Dakar. 1998. 133 pages


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Chapitre V
La guerre contre Saadji Kamara

Aux environs de Damaro, chef-lieu du Simandou, la montagne Gban dresse ses versants escarpes, en défi à plus d'un conquérant.

Saadji Kamara y avait installé un camp fortifié, pour échapper au pouvoir naissant de Samori qui se faisait la main dans la région (vers 1865). Saadji était de la génération de Samori, bien que plus jeune que lui.

Dans le clan Kamara, il incarnait le chauvinisme le plus ombrageux, ne pouvant admettre le prise du pouvoir par Samori, ce dernier fût-il leur neveu. L'on se souvient sans doute de l'opposition marquée du clan Kamara de Sanankoro lorsqu'il s'est agi de réaliser le sacrifice en faveur du destin de Samori.

Saadji qui bénéficiait aussi d'une forte personnalité, avait hérité très tôt du pouvoir au sein de son clan. Il s'était vite imposé à l'attention des siens par ses qualités de chef qui se précisèrent avec sa croissance.

L'antagonisme entre Saadji et Samori était d'autant plus inévitable qu'ils se réclamaient tous les deux du prestigieux aïeul Fonin-Kaman Kamara, l'un par lignée masculine, l'autre du côté utérin.

Saadji leva une troupe et tenta d'affronter Samori et ses hommes déjà aguerris.

La première rencontre fut, paraît-il, une catastrophe pour les Kamara, Saadji échappant de justesse à la capture. Tirant les leçons de cette expérience malencontreuse, Saadji décida d'installer un camp fortifié, comme nous l'avons déjà vu, sur le mont Gban. Il fit pousser tout autour des buissons d'épineux.

Ce n'était cependant que partie remise car les deux protagonistes se rencontrèrent de nouveau sous les murs du village musulman de Nionson-Moridou. En effet, fuyant les menaces de l'armée de Séré Bréma alors toute-puissante dans la région, Samori s'était tout d'abord orienté vers les franges de la forêt et s'attaquait aux villages qui la bordaient. Il mit le siège devant Nionson-Moridou placé sous la protection des Kamara. Ce fut un échec cuisant car Saadji, venu au secours des assiégés, prit à revers la troupe des assaillants qui fut mise en déroute.

Après ces affrontements aux résultats indécis, nos deux adversaires, comme sur la base d'un accord tacite, avaient orienté leurs activités guerrières dans des directions diamétralement opposées.

Samori s'était taillé un empire en progressant à l'ouest, puis au nord et à l'est tandis que Saadji avait créé un royaume puissant au sud jusqu'à la lisière de la grande forêt : le Béla-Faranah, le Guirila, le Konia, le Gwana, le Mahana et le Kossa-Guerzé étaient sous son autorité.

Il avait par ailleurs étendu sa souveraineté sur le Bouzié de son cousin Kaman Kécoura Kamara et sur le Kônon-Koro de la zone Toma-Mania de Macenta. Il avait, jusque-là, défié de nombreux conquérants et vaillamment tenu tête à Séré Bréma, le plus puissant de tous. Il avait même finalement vaincu ce dernier à Missadou où le roi Cissé avait dû payer une forte rançon en or prélevée sur la population assiégée. Il est évident qu'un tel voisinage ne saurait être toléré indéfiniment par l'Almami Samori Touré devenu tout-puissant. Le conquérant vint donc assiéger Gbankouno. Ecoutons El Hadj Tiranké-Mori Kamara 1 de Lenko :

Trois assauts furieux furent lancés successivement par les sofas de l'Almami ; mais ils se brisèrent contre les dispositifs de défense de la forteresse.
Comme à l'accoutumée, Samori organisa un siège en règle. Cependant, de nombreuses difficultés liées à la configuration accidentée du terrain empêchaient le blocus d'être efficace.
Le siège traîna en longueur car les atouts, dont le conquérant avait use jusque-là pour provoquer de l'intérieur la désintégration des forces ennemies, n'étaient pas disponibles.
En effet il avait pour pratique d'introduire des émissaires, le plus souvent par le réseau des dioulas. Ce réseau d'informateurs le renseignait sur le dispositif de défense ; il répandait au besoin des rumeurs pouvant saper le moral de la résistance dans les rangs ennemis. Mais le site de Gbankouno, de par sa situation géographique était loin des itinéraires suivis par les dioulas ! Par ailleurs Saadji commandait une armée tribale composée essentiellement d'éléments issus des familles Kamara ou alliées, le plus souvent assermentés. Il était difficile dans de telles conditions de trouver « le ventre mou » du dispositif de défense.
Pour l'heure que pouvait faire l'Almami Samori, tout échec définitif étant exclu de ses calculs ?
Il engagea discrètement des négociations en demandant la main de l'une des filles de Saadji 2. Comme il sied qu'un oncle donne une épouse a son neveu, selon la coutume malinké, Saadji accéda à cette demande. Tout semblait donc aller pour le mieux lorsque les démarches échouèrent, voici comment : le griot chargé de porter à l'Almami la réponse favorable de Saadji, commit la maladresse (voulue ou involontaire ?) d'interpeller un esclave affranchi membre de la délégation pour recueillir son témoignage sur l'exactitude du message. Or ce délégué portait le nom « insolite » de « Tinsôya » qui se traduit par mépris (en maninka).
En entendant ce nom l'Almami Samori sursauta ; il y vit une allusion à peine voilée aux échecs successifs qu'il venait de subir devant Gbankouno. Blessé dans son amour-propre il rompit les négociations et expédia à Saadji des cadeaux dont un sachet de poudre. Par ce geste il signifiait à son ennemi qu'il allait lui livrer une guerre sans merci, toute idée de compromis étant désormais exclue. La lutte reprit donc, âpre, implacable ; l'enjeu : le triomphe ou la mort !
Cependant toute tentative d'assaut s'avérant encore vaine, la situation eut tendance à se stabiliser à nouveau. Le facteur temps prit de plus en plus d'importance car il contribuait au pourrissement de l'état moral dans chaque camp.
Chez les sofas de l'Almami Samori l'ardeur combative se relâchait, le doute sur l'invincibilité du conquérant s'insinua dans les esprits puis la trahison s'installa progressivement. Des chefs sofas comme Koromba-Bibi, Forobaro-Fadoua, etc., ravitaillaient secrètement l'ennemi en poudre.
Dans le camp adverse, à Gbankouno, le temps travaillait également à la destruction du tonus moral des défenseurs. Les difficultés d'approvisionnement rendaient la vie de plus en plus intenable sur la montagne.
S'agissant d'une armée tribale, comme indiqué plus haut, les membres influents du clan Kamara estimaient que Saadji avait, par orgueil, fait échouer la seule chance de compromis en provoquant la rupture des négociations par des insinuations fort inopportunes.
Un compromis honorable aurait permis aux Kamara de conserver un certain prestige quand bien même ils se seraient trouvés placés sous l'autorité de l'Almami Samori, qui, à tout prendre d'ailleurs, était leur neveu !
Aucun argument ne réussissait à fléchir le caractère entier de Saadji. La tension montait à Gbankouno et avec elle les rancunes étouffées refaisaient surface. Dans un régime autocratique comme celui-là les motifs de plainte étaient certainement nombreux. Dans le camp retranché, les notables n'hésitaient plus à se répandre en reproches à l'égard du chef. On commença à dresser un bilan exhaustif de ses excès, des exécutions en particulier.

Et Tiranké-Mori de poursuivre son récit :

Le vieux Momo Kamara (mon grand-père) chef de Lenko et oncle de l'une des épouses de l'Almami Samori, estima dès lors que le moment était venu de sauver notre famille.
Il organisa la fuite de son fils Massabori (dit Lenko Amara) vers le camp des assaillants. Celui-ci servit de guide à une colonne de sofas qui réussit à pénétrer le système défensif sur la montagne et à prendre Saadji à revers.
La victoire de l'Almami fut d'autant plus assurée quil avait suborné l'épouse préférée de Saadji, la dénommée Kagbè Traoré, ainsi que son griot favori, Mamadi Doumbouya.
Au moment de l'assaut décisif, Saadji constata avec stupeur que sa maigre réserve de poudre avait été imbibée d'eau. Il apprenait ainsi à ses dépens que les faveurs inconsidérées qu'il avait prodiguées à Kagbè Traoré, avaient plutôt aiguisé l'ambition de celle-ci. Il avait été relativement facile au souverain prestigieux qu'était déjà l'Almami Samori de la corrompre en lui promettant monts et merveilles ! Kagbè avait mobilisé ses domestiques pour transporter de l'eau, qui était pourtant rare sur la montagne : elle connaissait le lieu de stockage de la réserve de poudre, elle l'imbiba avec soin dans la petite cachette située dans l'arrière-cour.
Devant le spectacle de la trahison consommée, Saadji n'eut qu'une idée : s'enfuir. Il se rappela le sachet de poudre envoyé par son ennemi ; il ne se faisait aucune illusion sur le sort qui l'attendait s'il était pris.
Il décida de partir cette nuit même avec son fils Fodé et son frère Oussou. Avec sa connaissance parfaite du terrain, et à la faveur des ténèbres, il s'échappa sur son meilleur coursier. Mais c'était sans compter avec la trahison de son griot Mamadi Doumbouya qui se mit à vociférer dans la nuit, du haut des falaises, et ce, dans un accès de sentimentalité hypocrite, toute inopportune

N'djâtii tara K'anto !
N'djâtii tara K'anto !
Mon hôte m'a abandonné!
Mon hôte m'a abandonné!

Il donnait ainsi l'alerte aux hommes de l'Almami Samori. Il n'en fallait pas plus pour qu'une chasse à l'homme effrénée s'engageât; l'excellente cavalerie de Maningbè-Mori se lança à sa poursuite.
Saadji fut rattrapé alors qu'il tentait de rejoindre la forêt par un détour à l'est. Ce fut dans le Bèla-Faranah dans une clairière qui porte depuis cet événement le nom de « Saadji Mina Fwa », c'est-à-dire la clairière où Saadji fut capturé.

Comme pris de remords pour le geste de son grand-père, El' Hadj Tiranké-Mori Kamara termine ainsi son récit :

L'Almami Samori a été particulièrement exubérant dans sa vengeance. Il fit décapiter le vaincu après l'avoir abreuvé d'humiliations et pour couronner cette horreur il ordonna la cuisson de la tête avec beaucoup de sel pour la jeter ensuite en pâture aux vautours.
Il prétendait s'assurer ainsi qu'aucun descendant de Saadji ne connaîtrait la notoriété dans ce pays.
Le fils Fodé et le frère Oussou furent également décapités et avec un cynisme consommé, l'Almami Samori fit tomber les têtes de l'épouse Kagbè Traoré et du griot Mamadi Doumbouya !!!

Une page de l'histoire du Konia était ainsi tournée.

L'Almami Samori entreprit une tournée triomphale dans les États de Saadji où les prestations de serment d'allégeance se succédèrent rapidement.

On peut estimer que par cette conquête l'Almami avait parachevé les contours d'un véritable Empire allant de la grande forêt au sud aux faubourgs de Bamako au nord, des rives du Dion à l'est à Monikroukan dans le Oulada sur les contreforts du Fouta-Djallon à l'ouest. Pendant que l'Almami achevait en effet la conquête du Konia, Kèmè Bréma avait mis à profit la trêve consécutive au repli des troupes coloniales sur Kita, pour renforcer l'autorité samorienne sur les régions du Nord, repoussant les limites vers le Wassoulou où il avait fait jonction avec l'armée de Bolu-Mamoudou.

La bataille de Samaya avait eu un retentissement si grand par-delà les frontières de l'Empire, qu'un mouvement de sympathie était né dans la grande métropole commerciale de Bamako. Dans ce milieu, comme dans toutes les communautés marchandes (Kankan, Kényéran, Kong) soucieuses avant tout de la sécurité des marchés et des routes commerciales, des notables de Bamako avaient envisagé la possibilité de recourir à la protection de l'Almami Samori Touré. Une campagne dynamique de ralliement avait été menée par la couche influente des commerçants sous l'impulsion d'une famille Touré, originaire de Nioro du Sahel et fournisseur attitré de la cavalerie de l'armée samorienne.

La famille Nyaré tenant du pouvoir traditionnel, d'abord hostile au mouvement, était sur le point de le rallier lorsque des avances faites par le commandement des troupes colonialqs à partir de Kayes l'amenèrent à se ressaisir.

A l'époque, on assista à un véritable chassé-croisé entre les émissaires des deux camps. Titi Nyaré, chef coutumier de la place de Bamako, dépêcha l'un de ses fils vers Bognis-Desbordes à Kayes pour le guider, tandis que Thyékoro Touré, commerçant, envoyait l'un des siens à la rencontre des sofas de Kèmë Bréma.

La place stratégique de Bamako aux mains de l'Almami Samori Touré ! Ce serait la fin du rêve de conquête coloniale : la mainmise sur le cours inférieur du fleuve Niger et le contrôle de sa navigation comme voie naturelle de pénétration en direction de Ségou et de Tombouctou.

Bamako était à l'évidence le nœud gordien de tout le système de colonisation du Soudan. Le commandement des troupes coloniales de Kayes réalisa vite le danger et mit tout en ceuvre pour empêcher l'Almami Samori d'occuper Bamako.
Par étapes forcées, suivant les raccourcis indiqués par le fils de Titi Nyaré, Borgnis-Desbordes précipita le cours des événements en occupant Bamako le ler février 1883.

Notes
1. Commerçant de son état à Komodougou ; nous avions des liens de parenté du fait qu'il était de la même famille qu'une des épouses de notre père, Mawa Kamara originaire de Linko.
2. L'Almami Samori a épousé la fille de Saadji, celle dont il avait demandé la main.


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